Dar al-Farjani publie la version arabe du roman « Le Jeune Maronite » de l’écrivain italien d’origine syrienne Basil Shafik Khuzam, connu en littérature sous le nom d’Alessandro Spina, dans une traduction de Mouawiya Abdel Majid. L’ouvrage fait revivre la mémoire de Benghazi et les transformations de la société libyenne sous la domination ottomane et la colonisation italienne, dans le cadre d’un projet romanesque plus vaste consacré à l’histoire de la Libye et de la Cyrénaïque, de l’invasion italienne de 1911 à l’apparition du pétrole et à ses effets sur la société.
L’éditeur Ghassan al-Farjani a déclaré que sa découverte du projet de Spina remontait à 2014, lorsqu’un traducteur travaillant de l’italien vers l’anglais l’avait contacté et lui avait présenté les œuvres de l’écrivain publiées sous son pseudonyme.
Il a expliqué que le projet consistait en une série de 11 ouvrages, totalisant plus de mille pages, qui racontaient l’histoire de la Libye, avec un intérêt particulier pour la Cyrénaïque, à travers plusieurs périodes historiques. Al-Farjani a ajouté que la maison avait alors pu publier deux volumes en anglais, mais n’avait pas réussi à trouver des traducteurs capables de traduire directement les œuvres de l’italien vers l’arabe, si bien que la durée prévue par le contrat de droits était arrivée à son terme.
Après son retour en Libye en 2021 et l’adoption d’une nouvelle ligne éditoriale axée sur les romans, la maison a décidé de récupérer les droits arabes du projet, puis a contacté Mouawiya Abdel Majid, qui avait été recommandé pour cette mission en raison de ses travaux antérieurs.
Les démarches de la maison pour récupérer les droits du projet de Spina
Les œuvres de Spina consacrées à la Libye ont commencé à paraître en italien au début des années 1960. Son premier roman, « Le Temps et la corruption », a été publié en 1962.
En 2006, il a publié un ouvrage consacré à l’histoire moderne de la Libye, intitulé « Les Frontières de l’ombre ». Composé de trois œuvres romanesques, il comprend notamment « Le Jeune Maronite », que la maison a choisi pour faire découvrir cet univers littéraire au lecteur arabe. Abdel Majid situe le début de ses échanges avec le projet en 2022, à ce qu’il se rappelle, lorsque Ghassan al-Farjani lui a parlé de la vie et des œuvres d’Alessandro Spina.
Il a déclaré que l’histoire de l’écrivain l’avait enthousiasmé dès le départ, en raison de sa vie exceptionnelle et de son lien direct avec la ville de Benghazi et la période de la colonisation italienne, avant de demander à lire le roman dans son intégralité, fidèle à son habitude de prendre connaissance d’une œuvre avant de s’engager à la traduire.
Le parcours de Spina entre Benghazi et l’Italie
L’écrivain, dont le vrai nom était Basil Shafik Khuzam, est né à Benghazi en 1927, au milieu de la période de colonisation italienne de la Libye. Il était issu d’une famille syrienne de maronites d’Alep. Son père, Shafik Georges Khuzam, s’était installé à Benghazi pour travailler dans le commerce et y avait créé une usine textile en 1929. Selon Abdel Majid, les habitants de la ville appellent encore « l’usine Khuzam » le quartier associé à cette usine.
Khuzam a étudié dans des écoles italiennes, puis s’est installé à Milan, où il a étudié la littérature à l’université et obtenu son diplôme avec un mémoire consacré à l’écrivain Alberto Moravia. Il est ensuite retourné à Benghazi pour administrer les biens de sa famille jusqu’en 1979, lorsque le régime de Kadhafi s’en est emparé.
Il s’est alors installé en Italie, dont il avait la nationalité, y a créé des entreprises et s’y est établi pour écrire des romans consacrés pour la plupart aux atrocités de la colonisation italienne en Libye. Abdel Majid a déclaré qu’en commençant la lecture du « Jeune Maronite », il s’était retrouvé face à un univers différent et que c’était peut-être la première fois qu’il reconnaissait la difficulté de traduire une œuvre qui l’avait enthousiasmé dès le début.
Il a ajouté que le roman faisait partie des rares œuvres qu’il était enclin à qualifier ouvertement d’« œuvre littéraire », en raison de sa construction linguistique et dialoguée, qui l’avait confronté à des difficultés inhabituelles lors de son transfert vers l’arabe. Il a expliqué que ce qui l’avait le plus attiré était la capacité de Spina à modifier le ton des dialogues en fonction de l’identité et de la position des personnages.
Une conversation entre Italiens en Italie diffère totalement d’un dialogue entre deux jeunes maronites en Libye, tout comme des échanges entre un officier colonial italien et un commerçant maronite vivant dans le pays. Préserver ces différences dans la version arabe a constitué l’un des principaux défis rencontrés par le traducteur. Abdel Majid a décrit les dialogues de Spina comme théâtraux et d’une construction complexe, voire « élitistes », car ils n’offrent pas une lecture facile et placent le lecteur face à ce qui ressemble à un procès.
Il a également souligné que le roman avait été écrit et publié dans les années 1970, avant la formation de ce qu’il a appelé la « machine de la mondialisation », estimant qu’il avait été écrit pour la littérature et publié pour être lu, et non en réponse aux exigences d’un marché littéraire mondial apparu par la suite.
Les difficultés liées à la transposition des voix des personnages en arabe
Le traducteur estime que le roman permet au lecteur arabe de découvrir un angle nouveau et inhabituel de la période de la colonisation italienne en Libye, tandis que les écrivains et les critiques peuvent tirer profit de son style rigoureux et de sa manière singulière de traiter des événements et des faits connus. Selon lui, sa valeur ne se limite pas à son sujet historique: elle tient aussi aux techniques du dialogue, à la construction des personnages et à l’intégration de documents dans l’action romanesque.
Bien qu’il ait été longtemps absorbé par la mémoire de Benghazi pendant la traduction, Abdel Majid a déclaré qu’il n’avait encore jamais visité la ville ni la Libye et qu’il espérait le faire. Il a expliqué que la littérature pouvait même remodeler l’image des villes que l’on connaît, où l’on est né et où l’on a vécu; à plus forte raison celle d’une ville que l’on découvre à travers un texte consacré à une époque révolue, après que la Libye a traversé de nombreuses périodes et de nombreux événements et que la vie y a profondément changé.
Il a ajouté qu’il avait imaginé Benghazi dans le roman comme une photographie en noir et blanc: une ville où le commerce prospère et que les envahisseurs convoitent, qui résiste et tient bon, puis se brise avant de se relever.
Benghazi comme miroir des transformations de la société libyenne
Il a précisé que ces transformations n’apparaissaient pas seulement dans la description du lieu, mais se reflétaient aussi dans les personnages de la ville, ainsi que dans ceux qui y arrivaient pour l’occuper et soumettre ses habitants. La condition des personnages devenait ainsi un moyen d’observer celle de Benghazi. Le roman suit les transformations de la société libyenne sur un demi-siècle, sous la domination ottomane puis la colonisation italienne.
Abdel Majid a déclaré que l’entrecroisement des époques était l’une des difficultés du travail, car Spina ne ménageait pas de séparations temporelles directes ou nettes. Il faisait au contraire se chevaucher progressivement les différentes périodes, de sorte que le lecteur ne prenait conscience du passage de l’une à l’autre qu’après un certain temps, au fil de l’évolution des événements.
Pour traiter cette structure, Abdel Majid relisait au fur et à mesure ce qu’il traduisait, puis a décidé de laisser les transitions temporelles suivre la forme donnée par l’auteur, sans intervenir pour leur imposer des séparations absentes de l’original.
Parallèlement, il a approfondi ses lectures sur les périodes historiques couvertes par le roman et a recherché tout ce qu’il pouvait trouver sur Spina lui-même, afin de comprendre sa sensibilité et sa manière de construire l’univers romanesque. Ses lectures l’ont conduit à conclure que l’accent principal était mis sur la maturation du personnage maronite, qui traverse toutes ces transformations dans une situation d’exil compréhensible, parallèlement à l’évolution des choix du colon italien.
La société libyenne apparaît finalement comme le cadre dans lequel se déroulent les transformations du personnage principal et les choix de la puissance coloniale, plutôt que comme un simple arrière-plan géographique des événements. « Le Jeune Maronite » ne repose pas uniquement sur la narration littéraire: des articles de presse, des documents historiques, des dialogues et des citations tirés de sources datant de la période évoquée s’y entremêlent.
Abdel Majid a expliqué que le lecteur abordait ces matériaux comme une partie de la construction romanesque, mais que le traducteur les considérait également comme des textes extraits d’autres œuvres, dont la langue différait du style de Spina, ce qui imposait de faire apparaître cette différence dans la traduction arabe.
Il a déclaré que fondre ces textes dans un style unique les aurait fait paraître comme s’ils avaient été écrits par l’auteur lui-même. Il s’est donc attaché à préserver leur autonomie stylistique. Il a également estimé que le respect dû aux traducteurs qui avaient déjà transposé certains de ces ouvrages en arabe exigeait de retrouver leurs noms, en reconnaissance de leur apport et de leur contribution au lectorat arabe.
Cette mission l’a conduit à entreprendre des recherches indépendantes sur les traductions arabes antérieures des articles de presse, des documents historiques, des livres et des romans cités par Spina. Il a réussi à en retrouver la plupart, sans toutefois les retrouver tous, et a indiqué en notes de bas de page les noms des traducteurs et des éditeurs.
Lorsqu’il s’est trouvé face à des citations qui n’avaient jamais été traduites en arabe, il les a traduites lui-même et a tenté d’en modifier le style pour l’adapter à la nature du texte original cité et le distinguer de la voix du romancier.
Abdel Majid a toutefois souligné que le caractère documentaire de ces textes ne les excluait pas du cœur du roman: ils constituaient une part essentielle et authentique du récit, et leur lecture était nécessaire pour comprendre ce qui s’était produit et ce qui allait se produire ensuite. Les documents, les articles de presse et les citations cessaient ainsi d’être de simples témoignages historiques annexés au récit pour devenir des éléments actifs de l’action romanesque elle-même.