Le film « Le Code du crime » a révélé comment l’application « Sky ECC », qui avait attiré 300 000 utilisateurs grâce à ses services de chiffrement renforcé, s’est transformée en un outil permettant aux services européens chargés de l’application de la loi d’intercepter près d’un milliard de messages. Selon le film, l’opération a contribué à empêcher 114 meurtres et à saisir 121 tonnes de différentes drogues.
Al Jazeera a diffusé le film vendredi soir, 7 août 2026, dans le cadre de la série « Films autorisés », retraçant l’ascension de l’entreprise fondée par Jan Epp en 2013, l’utilisation de ses services par des réseaux criminels, puis le piratage de l’application et la controverse suscitée par l’affaire sur les limites de la vie privée numérique et la responsabilité des entreprises de chiffrement.
Une application chiffrée qui attire les réseaux criminels
Epp a fondé l’entreprise après avoir travaillé comme distributeur agréé de la société canadienne Rogers à Vancouver et gagné son premier million de dollars. Son lancement est intervenu dans un contexte de craintes suscitées par les révélations d’Edward Snowden sur l’infiltration des communications par l’Agence centrale de renseignement américaine.
L’application « Sky ECC » proposait ses services pour 200 euros, soit environ 217 dollars par mois. Parmi ses fonctionnalités figuraient la désactivation du Bluetooth et de la caméra de reconnaissance faciale, l’utilisation d’un code secret pour effacer les contenus, ainsi qu’un écran de camouflage prenant l’apparence d’une calculatrice.
Dans le film, l’ancien procureur général américain Andrew Young a déclaré que le père d’Epp était le cerveau technique de l’entreprise, tandis que Jan en assurait la gestion commerciale. Il a ajouté que l’application permettait aux utilisateurs de posséder réellement leurs données et que l’entreprise affirmait sur son site qu’elle ne pouvait pas accéder à leurs messages ni en remettre le contenu aux autorités, ce qui avait renforcé la confiance des criminels dans le service.
Un piratage qui a duré 18 mois
De son côté, l’ancienne directrice exécutive de l’Agence européenne de police « Europol », Catherine De Bolle, a critiqué la position des entreprises qui ignorent l’utilisation criminelle de leurs outils. Elle a expliqué que la découverte de serveurs de « Sky ECC » en France avait permis à la justice française d’ordonner leur surveillance, lançant ainsi une opération de piratage menée par Europol.
Le déchiffrement des messages a pris 18 mois, avant que les services de sécurité ne puissent suivre directement les communications des criminels. Selon De Bolle, l’opération a contribué à déjouer 114 meurtres et à saisir 16 tonnes de cocaïne, dans une opération que le film a qualifiée de plus importante de l’histoire de l’Europe. Le total des drogues saisies s’est élevé à 121 tonnes.
Le gang « Principi » et la « Maison de l’horreur »
Le film s’est également penché sur l’utilisation du réseau Sky en Serbie. La journaliste du Réseau serbe de signalement de la corruption et de la criminalité, Bojana Jovanović, a déclaré qu’un vendeur nommé Srđan Lalić avait fourni 1 000 téléphones au gang « Principi ».
Le film a présenté ce gang comme l’une des organisations criminelles les plus dangereuses et les plus meurtrières de Serbie et des Balkans, précisant qu’il avait commencé comme une association de supporters ultras du club « Partizan Belgrade ». Il l’a également lié à ce qui est connu sous le nom de « Maison de l’horreur » à Belgrade, une maison où 7 meurtres ont été commis, documentés par des photos échangées par des criminels via l’application.
« Anom » et le débat sur la vie privée
Le film s’est également intéressé à la fausse application chiffrée « Anom », développée par le FBI en 2018 et promue auprès des criminels après la fermeture de l’application Sky. L’opération a abouti à l’arrestation de 800 suspects originaires de 16 pays, ainsi qu’à la saisie de 40 tonnes de drogues et de 48 millions de dollars, mais elle a suscité des critiques concernant l’absence de neutralité dans le traitement des technologies de chiffrement.
Pour sa part, Epp a nié savoir que des criminels utilisaient son application et a déclaré que la police n’avait trouvé aucune preuve établissant sa complicité. Il a également affirmé que le Canada n’avait effectué aucune perquisition dans les locaux de son entreprise depuis 2021 et que les lois canadiennes le protégeaient, les preuves étant insuffisantes pour démontrer qu’il avait délibérément mis l’entreprise et l’application au service des criminels.
En conclusion, le film a soulevé la question de l’équilibre entre la protection de la vie privée numérique et la lutte contre la criminalité, alors que l’Union européenne prépare de nouvelles règles destinées à faciliter l’interception des services chiffrés, notamment WhatsApp et Signal, en s’appuyant sur l’affaire Sky comme précédent pour élargir le champ de la surveillance.
